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Le vertigineux funnel de Martin Andree, par Fred Bouchar (MM)

Jeudi 28 Mai 2026

Le vertigineux funnel de Martin Andree, par Fred Bouchar (MM)

Le 21 mai dernier, BPX et Martin Andree nous ont éclairés sur une guerre qui ne dit pas son nom.
 
Elle n'a pas l'odeur du napalm le matin. Elle sent plutôt le plastique chaud d’un smartphone oublié au soleil, le café recuit dans les open spaces et, parfois, le parfum synthétique d’un milliardaire persuadé que l’humanité est un bug dans son application. 
 
Ses protagonistes n’avancent pas en bottes militaires mais en baskets blanches. Ils parlent d’innovation disruptive, de destruction créatrice, et rêvent d’une démocratie aussi facultative qu’une mise à jour de conditions d’utilisation.
 
Cette guerre, c’est la guerre médiatique dont Martin Andree a décrit les enjeux lors du rendez-vous BPX. Pour ceux qui y étaient et surtout ceux qui l'ont manqué, je vous conseille de lire sans attendre la fulgurante analyse de Danny Devriendt sur le même sujet. 
 
La Media War est d’abord une guerre économique d’éviction. Les grandes plateformes numériques poussent progressivement les médias éditoriaux vers la sortie, non pas seulement en aspirant les revenus pubs, mais en s’emparant de la sphère publique elle-même : ce lieu fragile où se fabrique l’opinion, où se confrontent les faits, où peut encore vivre une démocratie.
 
Andree décrit cette dynamique comme le produit d’un « mouvement symbiotique entre la dark tech, le gouvernement américain, les populistes de droite européens et, plus récemment, Poutine, qui combine agression militaire en Europe de l’Est et guerre de désinformation sur les plateformes ».
 
Ces acteurs n’ont pas forcément le même agenda. Ils ressemblent plutôt à un orchestre de free jazz sous kétamine : chacun improvise dans son coin, mais l’ensemble produit malgré tout une étrange symphonie de démolition démocratique.
 
Le paradoxe est connu, et il reste redoutablement efficace : les plateformes et leurs alliés politiques se présentent comme les défenseurs héroïques de la liberté d’expression contre des "élites" supposément censeures. Or, comme le souligne Andree, c’est exactement l’inverse qui se joue : sous couvert de libérer la parole, ces acteurs restreignent la liberté des médias, affaiblissent les contre-pouvoirs et installent leurs propres règles du débat public.
 
L’arme fatale de la Media War, n’est pas un char, ni un missile, ni même un algorithme isolé. C’est un système. Un monopole numérique détenu par « une poignée microscopique d’entreprises qui absorbe discrètement le système nerveux numérique de l’humanité », comme le résume Danny Devriendt.
Ce graphique de Martin Andree en donne une représentation saisissante : un entonnoir de la souveraineté moderne, un pipeline invisible où des milliards de fragments de vie - clics, regards, désirs, colères, insomnies, fantasmes d’achat et paniques existentielles - tombent comme une pluie radioactive dans la gorge de quatre plateformes qui se partagent désormais le cerveau collectif du monde. 
 
YouTube capte l’attention, Facebook et Instagram transforment cette attention en intérêt social, Google convertit l’intention en désir formulé et Amazon referme la boucle par l’action : l’achat, la transaction, la conversion. Le moment où toute cette architecture d’influence se matérialise en acte économique.
 
Comme en descente après un mauvais trip, on se rend compte que trois entreprises contrôlent désormais les différentes couches psychologiques de la décision humaine.
 
Et tout en bas, tels des vassaux attendant leur tribut, des industries entières devenues dépendantes d’un petit oligopole californien qui agit désormais comme une infrastructure neuronale privée du capitalisme mondial, une machine à transformer l’âme humaine en métriques publicitaires.
 
Mais ce n’est pas seulement une bataille publicitaire, c’est une guerre d’infrastructure alimentée par une privatisation progressive du temps de cerveau disponible, de la circulation de l’information, de l’opinion et de l’accès au marché. Le constat est sans appel. Comme l’écrit Danny Devriendt : « Ce n’est pas un verrouillage contractuel. C’est un verrouillage structurel ». 
 
La question n’est plus de savoir si les médias peuvent survivre aux plateformes. Elle est de savoir si une démocratie peut survivre lorsque sa sphère publique passe, chaque jour un peu plus, par l’entonnoir des Gafam. 

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