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La chance d'une génération, par Bart Becks (Genisys AI Venture Studio)

Jeudi 25 Juin 2026

La chance d'une génération, par Bart Becks (Genisys AI Venture Studio)

Pourquoi la révolution de l’IA est aussi une révolution des médias, et pourquoi elle offre à l’Europe une opportunité unique. 
 
Il y a quelques mois, j’ai donné un cours invité à la VUB. Les étudiants pouvaient envoyer leurs questions à l’avance. Pas moins de 97 l’ont fait. Une question m’est restée en tête : l’IA crée-t-elle des opportunités, ou ferme-t-elle silencieusement des portes pour la prochaine génération ?
 
Je n’ai toujours pas de réponse univoque à cette question. Mais je sais quelle question l’Europe doit d’abord se poser : serons-nous ceux qui façonnent cette réponse, ou ceux qui la reçoivent ?
 
Un schéma que nous pouvons briser
 

L’Europe n’a pas mené la vague de l'informatique personnelle. Ni celles des moteurs de recherche, des réseaux sociaux ou des plateformes mobiles. Nous avons produit des talents, de la recherche et de l’innovation, mais une grande partie de la valeur économique a été créée ailleurs. Dans trop de cas, nous sommes devenus les clients d’écosystèmes construits par d’autres.
 
Aujourd’hui, beaucoup craignent que la même chose ne se produise avec l’intelligence artificielle. J’en suis moins certain. Pour la première fois depuis des décennies, l’Europe aborde une transition technologique les yeux ouverts. Le débat sur l’autonomie stratégique ne vit plus seulement à Bruxelles, mais aussi dans les conseils d’administration, au sein des startups, des universités et dans le secteur des médias. 
 
Ce n’est pas un détail. C’est essentiel.
 
La nouvelle bataille pour l’attention
 

L’autonomie stratégique est souvent réduite aux puces, aux data centers ou aux technologies de défense. Mais elle concerne aussi la communication : qui raconte les histoires, qui construit la confiance et qui contrôle les canaux par lesquels l’information circule. La souveraineté ne se limite pas à la possession des infrastructures ; elle concerne aussi ceux qui façonnent les récits qui les traversent.
 
Pourtant, de nombreux groupes médias, maisons d’édition et agences de communication considèrent encore aujourd’hui l’IA comme un simple exercice d’efficacité : produire plus vite et à moindre coût. Pendant ce temps, les frontières entre secteurs disparaissent rapidement. Les groupes médias deviennent des entreprises technologiques, les agences de communication évoluent en entreprises d’intelligence, et les éditeurs se transforment en plateformes de connaissance fiables.
 
Le marché publicitaire connaît la même transformation. L’IA réécrit toute la chaîne de valeur : de la production créative à la planification média, du ciblage à l’attribution. Les gagnants ne seront pas nécessairement ceux qui produisent le plus vite, mais ceux qui sauront combiner technologie, données et créativité avec la confiance. Les marques et agences européennes disposent pour cela de quelque chose que la Silicon Valley ne peut pas acheter : un ancrage culturel et une confiance institutionnelle.
 
Une deuxième évolution est également en cours. Pendant des décennies, la bataille pour l’attention s’est jouée autour des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. Aujourd’hui, un nouveau gardien émerge : l’assistant numérique. Lorsque les individus organisent de plus en plus souvent leur accès à l’information, aux conseils et aux décisions d’achat via de tels systèmes, l’équilibre des pouvoirs se déplace lui aussi. La question n’est plus de savoir qui publie du contenu, mais qui est cité.
 
La prochaine bataille de la distribution ne se jouera pas dans le feed. Elle se jouera dans le prompt.
 
Pourquoi les écosystèmes gagnent
 

Lors de VivaTech à Paris et au sein de l'European Innovation Council, j’ai été frappé par l’évolution du débat : il ne porte plus seulement sur la technologie, mais sur ceux qui créent de la valeur, la conservent et la réinvestissent. L’ambition des entrepreneurs européens de la deeptech a visiblement mûri. Ils ne construisent plus en vue d’une acquisition par un hyperscaler américain, mais pour des marchés européens, des valeurs européennes et une échelle européenne.
 
La souveraineté ne repose pas sur une seule entreprise ou un seul champion. La Silicon Valley n’est pas devenue grande parce qu’elle a produit une entreprise à succès, mais parce qu’elle a construit un écosystème capable de faire émerger, encore et encore, de nouveaux champions. L’Europe dispose de chercheurs exceptionnels, d’universités solides et de bases industrielles fortes. Ce qui manque encore, ce sont des entreprises d’une envergure mondiale suffisante pour servir de moteur à la prochaine génération.
 
Ce qui manque aussi, c’est la vitesse. Non pas une vitesse irréfléchie, mais une vitesse ciblée. La volonté d’être légèrement inconfortable. Oser penser plus grand et agir plus vite. Faire croître plus rapidement les entreprises qui réussissent. Devenir clients de notre propre innovation. Remplacer "intéressant" par "impact".
 
Une deuxième chance
 
L’intelligence artificielle est la première grande vague technologique dans laquelle l’avantage des acteurs établis est réellement remis en question. Les grandes plateformes disposent de l’échelle, mais pas nécessairement de la confiance, de la nuance culturelle ou de la légitimité institutionnelle que les médias européens et la vie publique continuent de porter.
 
Pour les professionnels des médias, du marketing et de la communication, ce n’est pas une menace à gérer. C’est une invitation à se réinventer.
 
Car ceux qui racontent les histoires contribuent à déterminer la manière dont les sociétés pensent. Mais ceux qui construisent les systèmes par lesquels ces histoires circulent déterminent de plus en plus souvent quelles histoires sont réellement entendues. Cela fait de l’intelligence artificielle non seulement une révolution technologique, mais aussi une révolution des médias.
 
Peut-être cette transition offre-t-elle donc à l’Europe plus qu’une nouvelle technologie. Peut-être lui offre-t-elle une deuxième chance. Une chance de ne pas seulement produire des innovations, mais aussi de faire grandir, d’ancrer et de diriger ici les entreprises, les marchés et les écosystèmes qui en naissent.
 
L’Europe n’a pas besoin d’un succès ponctuel. Elle a besoin d’un écosystème qui rende le succès reproductible.
 
Car la véritable force d’un écosystème ne réside pas dans un seul gagnant, mais dans sa capacité à faire émerger, sans cesse, de nouveaux gagnants.
 
C’est la chance d’une génération.
 
Bart Becks est fondateur de Genisys AI Venture Studio, membre du conseil d’administration de l'European Innovation Council et actif au croisement de la technologie, des médias et de l’innovation européenne. Il a été CEO de Skynet, président d’iMinds (aujourd’hui IMEC), Executive Chairman d’Euractiv Media Network et co-fondateur de BeCentral.

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