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Pourquoi la ministre Galant se trompe de cible, par Fred Bouchar (MM)

Dimanche 13 Juillet 2025

Pourquoi la ministre Galant se trompe de cible, par Fred Bouchar (MM)

Si l'on compare la manière dont les deux régions gèrent les médias dans ce pays, force est de constater que notre secteur aura vite fait de se ranger derrière la bannière de la Flandre, tant le niveau de compréhension de ses défis et besoins semble continuellement échapper au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. 
 
Dernier exemple en date, cette punchline de la ministre francophone des médias, reprise dans tous les journaux de vendredi dernier : « La RTBF n’a pas vocation à devenir le centre de gravité de l’audiovisuel belge francophone. » 
 
« Delusinne sort de ce corps ! » Plus sérieusement, on aurait surtout envie de dire à Jacqueline Galant qu'elle fait fausse route et lui rétorquer qu'au contraire, même si elles n'ont pas cette vocation - et on parle au pluriel à dessein -, la RTBF et la VRT risquent fort de devenir le centre de gravité de l'audiovisuel belge tout court. 
 
Il ne faut pas être agrégé d'économie pour comprendre que, dans le contexte actuel, les logiques des groupes de presse privés incitent à la concentration et aux économies d’échelle. Bernard Marchant et François le Hodey l'ont suffisamment martelé ces dernières semaines. Et tous ceux qui ont commenté leur projet de fusion ont aussi relevé que cette dynamique pourrait entraîner une homogénéisation de l’information, une réduction des rédactions et un recentrage sur des marchés rentables. 
 
À l’inverse, les médias publics - grâce à leur statut, leur résilience et leur stabilité - restent garants d'une certaine indépendance vis-à-vis d’intérêts commerciaux à court terme. Mais surtout, dans un environnement où la confiance devient un capital aussi stratégique que l’audience elle-même, la RTBF et la VRT disposent d’un avantage rare : elles incarnent une fiabilité éditoriale, une continuité et une proximité que les plateformes internationales ne peuvent pas simuler.
 
Le service public est aussi un moteur et un levier pour l'innovation audiovisuelle et numérique locale, comme en témoignent les succès des plateformes Auvio et VRT MAX. Le service public peut même être catalyseur d'initiatives privées. À l'exemple de RMB, filiale de la RTBF, qui soutient la commercialisation de médias privés locaux, a priori concurrents du service public, voire leur survie dans certains cas - cf. LN24. 
 
Et surtout, comme le rappelait récemment un ancien dirigeant de RTL Belgium, il faut bien se rendre compte que la RTBF et la VRT pourraient devenir à terme les seuls acteurs enracinés localement compte tenu de l'actionnariat des groupes de presse belges. 
 
Historiquement détenus par des familles, leur modèle de gouvernance est vulnérable : les héritiers des Van Thillo, Leysen, De Nolf, Hurbain et le Hodey auront-ils l’envie de poursuivre l'activité dans un secteur structurellement en crise ? Une chose est sûre : en cas de désengagement familial, il est peu probable qu’un acteur local ait les moyens ou la volonté stratégique de reprendre ces entreprises. Tout cela ouvrirait la porte à des rachats par des groupes internationaux et/ou des fonds d’investissement avec une logique de rentabilité pure qui fragiliserait encore davantage notre écosystème.
 
Donc oui, bien que les médias de service public n'aient pas vocation à être le centre de gravité de l'audiovisuel belge, ils sont sans doute parmi les mieux placés pour irriguer le tissu média local. 
 
Dès lors, comme le faisait remarquer Vincent Crabbé, Directeur Marketing & Communication à la RTBF, il serait peut-être temps qu'à l'instar du gouvernement flamand, les autorités francophones facilitent voire initient des projets permettant des collaborations accrues entre public et privé. 
 
« Le vrai problème du secteur n'est pas lié à la concurrence entre médias locaux, y inclut dans le domaine des sites d'infos, mais bien à la mainmise croissante des acteurs internationaux sur nos richesses locales », répète Vincent Crabbé. « Et il est probable que ces acteurs internationaux adorent l'idée que les acteurs locaux ne se parlent pas ou se chamaillent, ça ne fait que les renforcer (...) »
 
Il est temps de soutenir et renforcer toutes les formes de synergies entre tous les médias locaux, dépasser les oppositions stériles et les clivages (gauche-droite) ou, comme l'écrit encore Crabbé : « Rassembler plutôt que polariser. »
 
« Ce n'est pas toujours dans l'air du temps mais c'est tellement plus valorisant sur le long terme, pas uniquement philosophiquement mais aussi économiquement », conclut-il. 

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