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Nicolas Debray (LN24) : "L'idée, c'est vraiment de créer un pont entre deux mondes qui coexistent encore trop en parallèle"

Dimanche 12 Avril 2026

Nicolas Debray (LN24) :

Repositionnée comme "la chaîne du talk d’actualité et de la nostalgie", LN24 promet entend également "accélérer la symbiose entre les mondes de la télévision et des réseaux sociaux". 
 
Une mission confiée à l’entrepreneur reconnu dans le marketing digital et Business Angel Investor, Nicolas Debray, qui a récemment rejoint le conseil d’administration de la chaîne.
 
L’homme a accepté de partager les premiers résultats de ses brainstormings intensifs, réalisés en duo avec le Directeur des programmes et présentateur maison, Thibaut Roland.

Pouvez-vous développer le nouvel axe stratégique que vous mettez actuellement en place pour LN24 ? 
 
Nicolas Debray : L’idée, c’est vraiment de créer un pont entre deux mondes qui, aujourd’hui, coexistent encore trop en parallèle, avec, d’un côté, toute cette économie de la création, qui explose sur des plateformes comme Twitch, YouTube, TikTok ou encore Spotify, avec des formats très variés, tels que du live, du court, du long, du podcast vidéo, et de l’autre, la télévision, qui a commencé à se digitaliser depuis des années, parfois un peu à tâtons, en allant sur YouTube ou en développant ses propres plateformes.
 
Mais malgré ça, ces deux univers restent encore assez peu connectés, en tout cas en Belgique.
 
Avec Thibaut et le CA, nous avons donc intensivement réfléchi à la manière dont on pourrait intégrer ces créateurs de contenu directement dans l’ADN d’une chaîne télé. Parce qu’aujourd’hui, ce qu’on voit souvent, c’est qu’on prend des créateurs et on les transforme en présentateurs. On les fait entrer dans un format télé qui existe déjà, alors que leur vraie force, c’est justement de créer leurs propres formats.
 
Quand ils sont sur Instagram, TikTok, YouTube ou Spotify, ils ne font pas que produire du contenu : ils développent un concept, une manière de raconter, un ton. Et ça, c’est quelque chose qui dépasse complètement la plateforme sur laquelle ils s’expriment.
 
Chez LN24, nous sommes convaincus qu’il y a une opportunité assez évidente : celle de faire entendre ces voix-là à la télévision, sans les dénaturer. Parce qu’elles représentent des univers extrêmement variés, tels que cette fois la finance, l’auto, la mode, le lifestyle ou encore, le business, avec des audiences souvent très engagées.
 
La question, c’est donc : comment est-ce qu’on permet à ces créateurs, et à leurs contenus, de naviguer entre ces différents univers ? Comment on les fait exister à la télévision, qui reste perçue comme un média plus rigide et moins consommé par les jeunes, tout en continuant à parler au public traditionnel ?
 
C’est vraiment cet équilibre que nous cherchons : satisfaire l’audience télé existante, tout en allant toucher des publics plus jeunes, avec des formats qui circulent entre le linéaire, le digital des chaînes et les plateformes des créateurs eux-mêmes.
Comment comptez-vous séduire et convaincre ces créateurs de contenu, qui, a priori, ne sont pas demandeurs ?
 
Thibaut Roland : Aujourd’hui, le rapport s’est clairement inversé. Ce n’est plus aux créateurs de venir vers les médias traditionnels, c’est à nous d’aller vers eux et de les séduire. 

Et ça, on le ressent très concrètement dans les discussions.
Certains nous disent très simplement : "nous, on est tranquilles, on n’a pas besoin de vous". Donc forcément, ça oblige à se remettre en question et à se demander ce qu’on peut réellement leur apporter.

Au départ, nous nous sommes dits que nous avions des atouts assez évidents : des studios, une infrastructure, des moyens techniques… Mais en réalité, ce n’est pas ça qui les intéresse. Ils ont déjà leur manière de produire, leurs propres outils, leur autonomie. Ce n’est pas un levier de séduction.
 
Ce qui fait davantage sens pour eux aujourd’hui, c’est plutôt la question de la distribution. Leur contenu vit déjà sur leurs plateformes, mais nous pouvons leur offrir une exposition supplémentaire, notamment en télévision linéaire ou sur nos propres canaux. Et là, ça devient intéressant, parce qu’on ne touche pas à ce qu’ils font, mais amplifions simplement sa portée.
 
L’autre élément qui revient, c’est la possibilité de leur offrir une forme d’expérience en plus dans leur parcours. Pas quelque chose qui remplace leur activité, mais qui vient s’y ajouter. Participer à une émission, explorer un autre format, rencontrer de nouveaux interlocuteurs, notamment des annonceurs… Ça peut être une étape intéressante pour certains.
 
Enfin, il y a aussi un point plus subtil, mais qui compte : le fait d’être associé à la télévision reste un marqueur. Pas forcément en termes d’audience pure, mais en termes de crédibilité. Le fait d’être "Vu à la télé" apporte encore une forme de légitimité, à laquelle ils sont sensibles.
 
En un mot, notre approche, ce n’est pas de leur dire "venez faire de la télé à tout prix", mais plutôt, comme Nicolas l’a évoqué : comment est-ce qu’on peut prolonger ce que vous faites déjà, sans le dénaturer, en vous apportant de la distribution, des opportunités et une forme de reconnaissance supplémentaire.
 
Comment les créateurs de contenu vous accueillent-ils ? Est-ce qu’ils sont tout de suite enthousiastes ou devez-vous trouver les bons arguments pour les convaincre ?
 
Je dirais qu’il y a à la fois de la curiosité, et une vraie méfiance qu’il faut réussir à lever.
 
Nous sentons qu’ils sont intrigués par la démarche, mais en même temps, certains ont déjà eu des expériences assez négatives avec la télévision. Par exemple, il y en a un qui nous a dit très clairement : « On m’a fait jouer un rôle, je n’étais pas moi, et ça, je ne veux plus jamais le revivre. Quand je me revois, je me trouve ridicule. »
 
Donc forcément, ça marque.
 
L’enjeu pour nous, c’est de trouver le bon antidote à ça. Leur faire comprendre que nous n’allons pas toucher à ce qu’ils sont, ni à leur contenu. Que nous sommes soit comme un canal de distribution supplémentaire, soit comme une expérience en plus dans leur parcours, mais toujours au service de leur projet, de leur trajectoire personnelle.
 
Et puis il y a aussi des profils qui sont à un moment charnière. Qui se disent qu’ils ont peut-être fait le tour d’un certain format, ou qu’ils se sont un peu enfermés, et qui ont envie d’explorer autre chose. Et là, parfois, nous arrivons au bon moment.
 
Nicolas Debray : La télé garde un côté attractif, elle intrigue, attire, mais, très vite, la question qui arrive, c’est : « OK, mais à quelle sauce vous allez me manger ? ».
 
Cette interrogation légitime cache deux inquiétudes. D’abord le rôle : est-ce qu’on va me faire jouer quelque chose qui ne me correspond pas ? Et puis tout l’aspect contractuel, avec les questions de droits, de propriété du contenu… On entre vite dans des logiques de négociation, parfois un peu déséquilibrées, parce que beaucoup de créateurs sont indépendants, parfois entourés de freelancers, mais pas forcément structurés pour gérer ce type de discussions.
 
Autrement formulé, il y a donc une vraie vigilance de leur part, à la fois sur leur liberté créative et sur la manière dont ils vont être "encadrés".
 
De notre côté, nous essayons justement de ne pas être dans une position dominante. Au contraire, nous sommes plutôt dans une logique de collaboration : qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? Comment est-ce qu’on peut créer quelque chose qui a du sens pour eux comme pour nous ?
 
Et nous constatons que, quand le cadre est clair, les discussions avancent bien. Certains sont à un moment où ils ont envie de faire évoluer leur style, d’autres sont très installés sur TikTok et commencent à se dire que le format long pourrait redevenir pertinent. Donc pour certains, le timing est bon.
 
Bref, aujourd’hui, même si rien n’est encore signé, on sent que ça s’aligne bien. Et pour nous, c’est assez excitant.
 
Thibaut Roland : Ce que nous découvrons aussi, c’est qu’au départ, nous sommes peut-être partis avec une approche un peu trop théorique. Une sorte d’offre globale que nous allions proposer à tout le monde.
 
En réalité, nous nous rendons compte que ça ne fonctionne pas comme ça. Chaque créateur est à un moment différent de son parcours, avec des attentes différentes, et nous devons nous adapter en permanence, presque faire du sur-mesure.
 
C’est sans doute là que nous avons une carte à jouer. LN24 est une structure plus légère et flexible que des groupes comme la RTBF ou RTL, qui sont forcément plus cadrés dans leur manière de fonctionner.
 
Nous pouvons donc nous permettre cette agilité, cette capacité à ajuster, à construire avec eux, plutôt que d’imposer un cadre.
 
Avez-vous déjà des collaborations concrètes à annoncer ?
 
À ce stade, non, rien encore d’officiel.
 
Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans une phase de rencontres. Nous avons identifié plusieurs créateurs, nous avons commencé à échanger avec eux pour comprendre leurs attentes, leurs freins, et, surtout, construire quelque chose ensemble. Parce que c’est aussi ça qui est clé : cette histoire, nous ne pouvons pas l’écrire seuls.
 
Nous enchaînons les discussions, et l’objectif, c’est de pouvoir rapidement passer à une phase plus concrète. Idéalement, dans les semaines qui viennent, commencer à lancer des premiers tests.
 
Nous sommes volontairement dans une approche très "lean" : nous testons, regardons ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, ce qu’il faut ajuster, voire changer complètement. 
 
L’objectif est de construire le modèle, étape par étape.
 
Concrètement, comment allez-vous inclure cela dans la grille ? À quelle fréquence et dans quel volume ?
 
Pour l’instant, nous partons clairement sur des formats courts, qui s’intègrent plus facilement dans une grille.
 
Aujourd’hui, une chaîne de télé est déjà structurée avec des espaces assez naturels pour ce type de contenus : avant un JT, autour du prime, entre deux rendez-vous… On le voit sur d’autres chaînes : le format court est devenu un levier assez classique pour enrichir la programmation sans la bouleverser.
 
Dès que nous aurons un projet validé, nous pourrons donc très rapidement le tester à l’antenne, par exemple juste avant un moment clé de la soirée.
 
L’idée, ce n’est pas de faire du ponctuel, mais plutôt d’installer des rendez-vous. Probablement sur un rythme hebdomadaire, qui correspond mieux à leur manière de produire et à leur organisation.
 
Si demain, nous allons vers des formats plus longs, comme du 26 minutes par exemple, là, nous entrerons dans une autre logique, avec une vraie réflexion de programmation. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour.
 
Nicolas Debray : Au-delà des formats courts, il y a aussi toute une série de possibilités plus hybrides.
 
On peut très bien imaginer intégrer certains créateurs directement dans des émissions de talk, où ils viendraient avec leur propre capsule, leur manière de traiter un sujet, leur ton. Là, la frontière devient intéressante : est-ce qu’ils sont chroniqueurs ? Est-ce qu’ils restent créateurs ? C’est quelque chose que nous devons encore définir au cas par cas.
 
L’objectif pour 2026, c’est d’arriver progressivement à trouver le bon équilibre : intégrer quelques créateurs, commencer avec du format court, en amener certains sur des plateaux, et peut-être, pour un ou deux, aller vers des formats plus longs.
 
Et puis faire le bilan en fin d’année pour structurer la suite de manière plus solide. Mais aujourd’hui, nous sommes clairement dans une logique d’expérimentation. Nous avançons pas à pas.
 
Un dernier mot ?
 
Le message que nous voulons faire passer est assez simple : la télévision doit évoluer, et surtout s’ouvrir.
 
Aujourd’hui, il y a encore une perception assez traditionnelle du média télé, parfois jugé rigide. Nous pensons au contraire qu’il y a une vraie opportunité de le rendre beaucoup plus agile, beaucoup plus connecté à ce qui se passe ailleurs.
 
Nous sommes convaincus que cela passe notamment par ce pont avec les créateurs de contenu. Parce qu’au fond, il s’agit de multiplier les points de vue, les formats, les manières de raconter l’actualité ou les sujets de société.
 
L’ambition, pour LN24, c’est vraiment de s’inscrire dans cette dynamique-là. D’être capable de faire cohabiter le linéaire, le digital des chaînes et les plateformes des créateurs, et de montrer que ces univers ne s’opposent pas, mais se complètent.
 
Thibaut Roland : Le tout s’inscrit aussi dans une dynamique que nous observons déjà aujourd’hui, avec une croissance digitale très forte depuis plusieurs mois. Sur Instagram, par exemple, nous avons doublé notre audience, et sur Facebook, nous atteignons aujourd’hui des volumes de vues très importants, avec plus de 20 millions de vues par mois !
 
Ce qui est intéressant, c’est que le linéaire nourrit déjà notre digital, à travers les extraits, les formats adaptés… Avec ce type de projet, nous voulons aller chercher du contenu né sur le digital pour, à son tour, enrichir le linéaire.
 
C’est vraiment un jeu d’équilibre, mais aussi la preuve que ces deux mondes peuvent non seulement coexister, mais surtout se renforcer mutuellement.

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