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L'alcool nuit à la santé, par Patrick Willemarck

Dimanche 6 Septembre 2026

L'alcool nuit à la santé, par Patrick Willemarck

La solitude nuit à la santé, je viens d’en faire une chronique. Le café où on boit une verre entre copains compense l’épidémie de solitude reconnue par l’OMS mais, cela nuit aussi à la santé, nous disent les Brasseurs Belges via des pleines pages dans les journaux sous forme de soi-disant lettre ouverte. Un visuel : des gens attablés au café avec des bières et une accroche : « En quoi ces moments posent-ils problème ? » En rien pour la vie sociale et la lutte contre la solitude. Leur argument va toutefois plus loin. Le passage de la mention sanitaire obligatoire « l’abus d’alcool nuit à la santé » à « l’alcool nuit à la santé » assimilerait implicitement consommation et abus et culpabiliserait la consommation modérée. La campagne a été soutenue par plus d’un millier de professionnels. Cette nouvelle loi les contrarie, je comprends. Ils accouchent d’une campagne assez nulle pour essayer de le faire savoir, je ne comprends plus. Un comité en charge de dessiner un cheval finit toujours par dessiner un chameau. En l’état, le chameau mérite réflexion.
 
"ABUS" : 4 lettres de moins et la responsabilité change de camp. Avec « l'abus nuit », le produit reste neutre et l'individu doit se gouverner et être responsable. Avec « l'alcool nuit », le produit acquiert une propriété et les pouvoirs publics se reconnaissent un devoir d'informer le public. Ce n'est donc pas une querelle sémantique accessoire. Le mot "ABUS" organise ici la distribution des responsabilités entre l’individu, le marché et les pouvoirs publics.
 
Les brasseurs ne se battent pas parce que ce sera économiquement catastrophique. Ils se battent parce qu'ils ne veulent pas créer le précédent à partir duquel viendront ensuite l'interdiction du sponsoring, les limitations de contenu, l'étiquetage sanitaire, les restrictions de supports, etc. Et cette crainte n'est pas imaginaire, le Conseil supérieur de la santé recommande d'aller beaucoup plus loin en matière de restriction de la communication marketing des brasseurs.
 
En dramatisant la bataille, les Brasseurs ont eux-mêmes fait connaître à des centaines de milliers de Belges un message sanitaire que personne n'aurait remarqué au bas d'une publicité. L'effet Streisand (*) est assez magnifique et la balle revient dans le camp du consommateur. Il va pouvoir se demander s'il est exact de dire que « l'alcool nuit à la santé », y compris pour moi qui boit deux bonnes bières par semaine. L’abus n’est-il pas parti se nicher là, dorénavant ? Scientifiquement je ne suis pas sûr que ce soit prouvé même s’il y a des faisceaux de preuves.
 
Une bière de temps en temps, chez un adulte en bonne santé, n'est pas comparable à l'abus - le risque absolu reste faible. Mais l'idée qu'il existe un seuil "sûr" en dessous duquel l'alcool ne fait strictement rien, cette idée-là a pris un coup sérieux ces dernières années. C'est moins "l'alcool tue" version tabloïd, et plus : la marge entre "prudent" et "sans risque" s'est réduite, et personne ne peut plus honnêtement prétendre qu'un verre est neutre.
 
Pourra-t-on au-moins continuer à lever son verre et dire « santé » ? Rien n’est moins sûr disent les brasseurs maladroitement ! À force de sacrifier l'essentiel pour l'important, on finit par oublier l'importance de l'essentiel, pourrait-on dire en parodiant Morin. Et l’essentiel est encore de prendre le présent comme un cadeau et le vivre. Sur le fond, ils n’ont pas tort.
 
L’alterpubliciste que je suis trouve cette campagne mauvaise parce qu’ils ont choisi le terrain moral et identitaire alors qu’ils disposaient d’arguments économiques et culturels beaucoup plus sérieux. Ils auraient pu dire : « Oui, l’alcool comporte un risque. Oui, protégeons davantage les mineurs. Oui, informons correctement le consommateur. Oui, prévenons l’abus. Mais construisons une réglementation proportionnée qui permette à une culture brassicole exceptionnelle et à des centaines de producteurs de continuer à exister. » C’est plus complexe à concevoir mais plus adroit et efficace.
 
À la place, ils disent pratiquement : vous attaquez la terrasse, le café, les amis et la Belgique. Et c’est du coup chez eux que vient se nicher l’abus. Le tout fera juste connaître cette mention sanitaire que personne n’aurait remarquée. Voilà beaucoup d’argent et d’efforts gaspillés pour rien. Qui est abusé dans l’histoire ? Le consommateur adulte et responsable.
 
(*) Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est l’effet Streisand, c’est l’allusion à une plainte qu’elle avait introduite parce que quelqu’un avait montré une photo aérienne de sa villa. Photo qui avait eu une audience très limitée mais la plainte a fait exploser les vues et la notoriété de cette villa. Depuis lors, c’est l’effet Streisand, amplificateur à souhait qui n’a pas plu à la plaignante.

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