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Cinéma et SVOD : Le huitième péché capital de Fincher, par Fred Bouchar (MM)

Dimanche 6 Décembre 2020

Cinéma et SVOD : Le huitième péché capital de Fincher, par Fred Bouchar (MM)

Le 30 octobre 1938, CBS diffuse l’adaptation radiophonique de La Guerre des Mondes par Orson Welles. On connait la suite de l’histoire, et de la légende : la mémoire collective retient que l'émission aurait causé un vent de panique à travers les États-Unis, des milliers d'auditeurs croyant qu'une attaque extraterrestre était en cours. Une rumeur largement propagée par la presse de l’époque (en réalité, l’audience de l’émission fut très modeste), inquiète de l'ampleur que prend la radio, en siphonnant à la fois ses lecteurs et ses annonceurs… 
 
Tout comme la pièce de Welles devint l’un des milestones de l’histoire du média radio, la série House of Cards diffusée à partir de 2013 sur Netflix fut l’une des premières vitrines qui permit à la plateforme d’amorcer son expansion planétaire. Et si le succès de la Guerre des Mondes ouvre à Orson Welles les portes d’Hollywood, celui de House of Cards (et, dans une moindre mesure, de Mindhunter) incitera Netflix à s’assurer l’exclusivité de son réalisateur et producteur exécutif, David Fincher, pendant quatre ans. 
 
Sort ainsi Mank, le nouveau film de Fincher, produit et diffusé en exclusivité sur Netflix. Un film qui raconte l'histoire de celui que Fincher considère comme le seul véritable scénariste de Citizen Kane, Herman J. Mankiewicz (dit Mank) ; un film fleuve où l'on croise le tout Hollywood des années 30-40, dont le magnat des médias William Randolph Hearst - le modèle de Kane dans le film d’Orson Welles -, dépeint comme l’inventeur des fake news… Un film magnifique, qui ne sera probablement jamais diffusé en salles. 
 
« Si j’ai signé ce deal Netflix, c’est aussi parce que j’aimerais travailler comme Picasso peignait, essayer des choses très différentes, tenter de briser la forme ou de changer de mode fonctionnement », se justifie David Fincher dans le magazine Première.
 
Changer le mode de fonctionnement du cinéma, c’est précisément ce à quoi nous sommes en train d’assister. Ce nouveau "Fight Club" où se bousculent les plateformes SVOD issues des majors, est peut-être en train de creuser la tombe des exploitants de salle.   
 
On sait la décision prise par Disney de réorganiser sa production pour faire du développement de ses services de streaming sa principale priorité. Aujourd’hui, c’est au tour de Warner Media d’y aller de son effet d’annonce : aux Etats-Unis, tous les films de Warner Bros. programmés en 2021 auront droit à une sortie hybride le même au jour, à la fois dans les cinémas et sur HBO Max, la plateforme de streaming du groupe. 
 
Dans un blogpost sur le sujet, le patron de la recherche de GroupM, Brian Wieser, explique que les premières victimes de cette décision seront les exploitants de salles... Ce n’est pas l’avis d’Eddy Duquenne : dans La Libre, le CEO de Kinepolis estime au contraire que les studios ont plus à perdre du changement de business model que les exploitants : « Parce qu’un film rapporte davantage s'il est vu dans un cinéma que sur d'autres plateformes ou supports. Donner moins d’exclusivité aux exploitants de salle, c’est aussi des marges plus réduites pour les studios », avance le patron de Kinepolis.
 
Ce qui reste à démontrer, tenant compte du tropisme actuel pour la VOD mais aussi, comme l’explique Wieser, de l’économie réalisée sur les frais de marketing destinés à soutenir les sorties en salle. « Plus tactiquement, l'acquisition de clients SVOD et les lancements de films pourraient être plus étroitement alignés. Leur planification peut aussi être moins dépendante des actions de la concurrence avec l'élimination des contraintes liées au nombre d'écrans disponibles », ajoute le gourou de GroupM.
 
Tout comme Mank se rend compte qu’il participe à une industrie en train d’être fourvoyée par les Hearst, Mayer et Thalberg de l’époque, l’attraction qui pousse la chaîne de valeur du cinéma vers les plateformes est-elle inéluctable ? La question est posée. 

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