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CREATIONS

Les grands esprits pensent, par Stijn Gansemans

Dimanche 31 Août 2025

Les grands esprits pensent, par Stijn Gansemans

Pas besoin d’être Stephen Hawking pour compléter ce titre. Quelques connaissances de base suffisent. Ce blog est donc un appel à raccourcir l'expression galvaudée "les grands esprits se rencontrent" pour en faire une version bien plus pertinente. Penser de manière autonome, critique, associative, évolutive : tout cela est plus que jamais remis en question.

Aujourd'hui, "alike" signifie en effet beaucoup trop souvent "AI-like".
 
Comment pourrions-nous encore nous prétendre "grands esprits" si nous ne pouvons ou n’osons même plus penser par nous-mêmes ? Si nous pensons tous de la même manière et, de là, agissons et créons tous de façon identique ? La matière grise. Pas les cellules sous notre crâne, mais la matière grise, sage, ennuyeuse et interchangeable dans un océan de données et d'algorithmes, calculée sur la base de... eh bien oui, cette même matière grise. Cette conclusion figurait d'ailleurs déjà dans la deuxième partie de l'expression originale "les grands esprits se rencontrent", mais elle est tombée en désuétude. Elle disait : "les grands esprits se rencontrent, mais les imbéciles diffèrent rarement".
 
Un sage à moustache blanche – qui savait tout relativiser à la puissance deux – pensait autrefois que la créativité consistait à résoudre les problèmes d'une manière différente de celle dont nous les avions créés. C'est précisément cette façon de penser qui est remise en question. Pire : nous nous persuadons que l'IA peut le faire à notre place. Mais solliciter de l’aide engendre, prompt après prompt, un sentiment d’impuissance, et, pire encore, cela conduit progressivement à la paresse intellectuelle. Ajoutez à cela le besoin actuel de tout résoudre à la vitesse de la lumière, et vous vous retrouvez avec un problème potentiel. Surtout dans un secteur qui dépend essentiellement de la pensée créative. Une marque qui choisit de ne plus penser par elle-même sera remplacée par une marque qui le fait encore. Uber et Waze nous ont déjà montré la voie.
 
C’est précisément la pensée créative qui a rendu certains esprits historiques si brillants : Hannibal, Ford, Léonard de Vinci n’avaient pas d’IA ; ils possédaient quelque chose de bien plus puissant : l’imagination. Et une foi inébranlable en leur idée. Les idées géniales ne naissent jamais d’idées existantes ; elles naissent du courage de voir le monde autrement, de défier les dogmes et d’éviter le consensus. Conseil : ne cherchez pas votre idée "outside the box" mais "outside the boardroom". Car le consensus s’invite toujours insidieusement à cette table. Je me souviens très bien de cette question perfide posée lors d'une réunion internationale du conseil d'administration de Microsoft :  « Great idea, Stijn, but can you be innovative in a more traditional way? » (sic). Fin de la réunion, idée oubliée.
 
Outre le "de-thinking", un deuxième danger potentiel est celui du "de-skilling". Les gens sont tellement impressionnés par les nouvelles technologies d'image et de langage qu'ils postent fièrement sur LinkedIn que nous n'avons désormais plus besoin d'experts dans ce domaine. Comme si l'objectif collectif était de supprimer le collectif et de se laisser remplacer par l'IA, jusqu'au dernier d’entre nous. Comment une telle chose peut-elle être un objectif en soi et comment peut-on en être fier en tant que professionnel ? Je remarque d'ailleurs que de nombreux profils LinkedIn enthousiasmés par l'IA sont rarement des profils créatifs et n'ont jamais essayé de trouver une idée par eux-mêmes. Je me demande alors à quel point on peut se rendre bon marché et interchangeable. Une délicieuse tarte au chocolat, chaude et odorante, préparée avec amour et patience par grand-mère à la campagne… réalisée en dix minutes grâce à une pâte marron préfabriquée sortie d’un sachet plastique. Voilà.
 
La grande différence, c’est que l'IA et la technologie "alike" n'ont pas d'âme, pas de culture, pas d'histoire riche à exploiter. La machine ne peut ni sentir, ni entendre, ni toucher, ni voir. Elle ne peut que reproduire ce qu'on lui donne. Le danger, c’est que cela devienne la norme créative pour la nouvelle génération de créatifs. Mais je suis convaincu que de futurs Mondo Duplantis de la créativité sauront franchir cette barre. Et qu'ils génèreront à nouveau l'impact nécessaire dans le secteur. L’audience et la technologie s'achètent, l'impact créatif se mérite.
 
Vous pouvez me ranger dans la case des imbéciles, des créatifs têtus, des "late adopters". Pas de souci, je survivrai aussi à cette deuxième révolution numérique (la première a eu lieu en 1977, quand Atari a semé la pagaille dans notre rue avec la première console de jeu chez un voisin). Mieux encore, je fais bon usage de l’IA pour donner forme, tester ou renforcer mes idées. Pensez à la parfaite "shitstorm" déclenchée par notre vidéo IA sur Dehaene, pour n’en citer qu’une. L’idée, c’était le fruit de la réflexion de deux personnes ; la production, celle d’une équipe d’une dizaine d’experts IA. Une collaboration parfaite entre l’homme et la machine avec le résultat escompté : de l’impact. Si c’est ça la nouvelle révolution digitale, je suis prêt à monter au créneau. Mais si cette révolution signifie que je dois m’incliner devant des fainéants qui reconditionnent le cake au chocolat des autres, je prendrai les armes. Et mon arme la plus puissante sera encore mon imagination.
 
Le métier de penseur créatif est-il en danger ? Je vais y réfléchir. J’y ai réfléchi. Non, je ne pense pas. Ou plutôt si : une pente qui monte vers un nouveau sommet. Plus que jamais, la technologie interchangeable devra être alimentée par l’imagination humaine. Je ne suis pas assez arrogant pour me qualifier de “grand esprit”, mais je peux affirmer que je fais plus que jamais confiance à cet esprit. D'ailleurs, quel mot vient en premier dans l'immortel slogan "Think different" ? Le premier mot conduit de facto au second. Une piste de réflexion ?
 
Stijn Gansemans / Creative Consultant 

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