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Comment encourager les économies d'énergie ?, par Mira Toumi et Fred Dorsimont (Behaven)

Jeudi 30 Juin 2022

Comment encourager les économies d'énergie ?, par Mira Toumi et Fred Dorsimont (Behaven)

Dans le dernier volet de son sixième rapport sur les moyens d’action, le GIEC identifie le bâtiment et l’électricité comme faisant partie des secteurs les plus générateurs d’émissions de gaz à effet de serre. La bonne nouvelle, c’est que ces secteurs font aussi partie de ceux dans lesquels les interventions ciblant le grand public ont le plus de potentiel pour réduire ces mêmes émissions. 
 
Encourager des comportements d’économie d’énergie à la maison est donc une priorité, que le contexte géopolitique actuel ne rend que plus importante. A un tel point que certains gouvernements ainsi que des fournisseurs comme TotalEnergies et Engie ont récemment lancé des appels à consommer moins d’énergie. Dans ce contexte, comment pouvons-nous encourager les économies d’énergie ?
 
Le facteur humain dans la consommation d’énergie 
 
La consommation d’énergie à la maison est un ensemble non-uniforme de décisions et comportements qui vont de la réduction de la température moyenne à 18° à l'isolation des bâtiments, en passant par l’adoption de technologies intelligentes. A cela s’ajoutent des comportements comme l’effet de rebond, qui conduit par exemple les individus à consommer davantage d'énergie après avoir rénové leur maison. 
 
Influencer de tels comportements n’est pas forcément facile. Tout d’abord, la consommation d’énergie est relativement invisible dans notre quotidien. De plus, s’effectuant dans la sphère privée, elle est peu soumise à la pression sociale qui pourrait favoriser l’adoption de comportements plus responsables. Enfin, les informations de consommation sont souvent présentées de manière complexe. Par exemple, les consommateurs peuvent rencontrer des difficultés à interpréter des données de consommation exprimées en kilowattheures. Ou bien se retrouver incapables de gérer la problématique de la consommation d’énergie en cas de précarité financière. 
 
Pour la rénovation, d’autres barrières s’ajoutent, comme le manque de connaissance des programmes existants ou de leurs bénéfices monétaires et environnementaux. La rénovation est également perçue comme un processus coûteux, désagréable, et difficile à organiser. 
 
Pour encourager les économies d’énergie, les gouvernements se sont souvent reposés sur des outils dits traditionnels, comme la réglementation ou la tarification. Ces outils partent du principe que les individus sont rationnels et font forcément les bons choix. Mais ce n’est pas forcément le cas du fait du rôle des biais cognitifs lors de la prise de décision. Ceux-ci expliquent notamment que la perspective d'une facture d’énergie moins élevée n’est pas suffisante pour inciter les gens à réduire leur consommation. 
 
Au-delà des outils traditionnels
 
Mais les sciences comportementales nous apportent d’autres outils. Par exemple, Opower a démontré que la comparaison sociale, à savoir comparer sur la facture d’électricité la consommation d’un ménage à celle de ses voisins les plus économes, est un moyen efficace d'inciter à la réduction de consommation, et ce, même quand les consommateurs prétendent ne pas s’en soucier. La norme sociale a également démontré son efficacité dans le domaine des panneaux solaires, où en voir sur les toits de ses voisins a été un facteur déterminant dans le choix des ménages d’en installer.
 
L’architecture de choix peut également jouer un rôle, à savoir présenter les options disponibles de manière à orienter les décisions vers les choix durables. Par exemple, l'introduction de l’option par défaut en précisant le choix d’un contrat d’énergie verte a permis d’en augmenter l’adoption de 70%. Ce type de tactique pourrait également s’appliquer aux énergies renouvelables par exemple.
 
Les nudges, qui orientent les décisions tout en laissant la place au libre arbitre, peuvent être particulièrement efficaces pour des comportements d’économie d’énergie tels que les petits gestes répétitifs du quotidien comme arrêter un appareil électrique. Par exemple, pour encourager les individus à éteindre la lumière en quittant une pièce, une action rapide et facile à réaliser qui ne nécessite pas de réflexion approfondie. Dans ce cas, un nudge sous la forme d'un autocollant pourrait être une incitation suffisante pour pallier au manque d’attention et encourager le bon comportement. 
 
Par contre, pour les comportements de maintenance, comme s'assurer qu’un appareil électroménager est en bon état, nécessitant plus de réflexion et de motivation, les boosts peuvent être un meilleur outil. Les boosts sont des interventions visant à développer les compétences et la motivation des individus à se comporter d'une certaine manière, en augmentant leur niveau de connaissance et capacités. Cela passe par la présentation d’informations précises et une aide à la prise en compte de leurs propres biais cognitifs. 
 
A ce sujet, une expérience de terrain menée à Monaco par notre collègue Mira Toumi a montré que ‘booster’ les individus en augmentant leurs compétences et leurs connaissances à travers la fixation d’objectifs accompagnés de conseils ciblés, les a encouragés à entreprendre des travaux d'entretien dans leur foyer en vue d’atteindre des objectifs spécifiques de réduction d'énergie.
 
Enfin pour les comportements d'investissement, qui peuvent inclure à la fois des investissements à court terme, comme l'achat d'ampoules LED, et des investissements importants et à plus long terme, tels que la rénovation et la modernisation de la maison, d’autres techniques sont à considérer. Par exemple, les moments de changement sont une fenêtre d’opportunité à saisir. La science montre en effet qu’inciter à la rénovation d’une habitation lorsque ses occupants viennent d’y emménager est une approche efficace.
 
Dans le contexte politico-environnemental actuel, les gouvernements et opérateurs ont une double tâche à effectuer. D’une part, ils vont devoir proactivement et correctement vendre à la population le besoin de faire des économies d’énergie. Personne n’a envie de voir émerger une nouvelle vague de contestation de type ‘gilets jaunes’. D’autre part, ils vont devoir activement et équitablement encourager les comportements économes en énergie. Pour cela, il leur sera essentiel d’aller au-delà des outils traditionnels et de concevoir des interventions qui ciblent efficacement les différents types de comportements à changer.
 
Et demain ?
 
Avec la transition écologique, des nouveaux types de choix tels que l’automatisation ou les communautés énergétiques vont voir le jour.
 
L’automatisation, à savoir céder le contrôle de sa consommation d’énergie à des systèmes automatisés, devra s’accompagner d’une forte confiance dans les fournisseurs. Mais sa mise en œuvre nécessite également de mieux comprendre jusqu’à quel point les individus sont prêts à céder le contrôle. En effet, des situations telles que des événements extrêmes pourraient accroître simultanément le besoin d'automatisation et le besoin de contrôle des individus, ce qui pourrait conduire à une neutralisation massive des systèmes à des moments critiques. 
 
L'idée de communauté énergétique est basée sur l'hypothèse générale que nous avons besoin de plus d'énergie décentralisée, par exemple plus de panneaux solaires sur les toits. Au sein d’une communauté énergétique, l'objectif est non seulement de produire de l'énergie localement, mais aussi de la consommer localement. Cela signifie que plusieurs entités plus petites remplacent un réseau central. À l'avenir, l'objectif est de faire participer les membres de cette communauté à la provision d'énergie, dans le cadre de la transition vers une énergie durable. Par exemple, si une personne a des panneaux solaires voire une petite batterie chez elle, elle pourrait décider de fournir une partie de l’énergie auto-générée à d'autres membres de sa communauté.
 
Dans les deux cas, ces nouveaux comportements nécessitent le développement d'une pensée fondée sur une rationalité collective, qui prend en compte les besoins de tous les membres de la communauté afin d’éviter   tout conflit dans la coordination de l'utilisation de l'énergie.
 
Engager les citoyens dans la démarche de définition de ce type de solutions sera donc crucial pour en augmenter l’acceptation, l’équité et l’impact. Un autre défi comportemental en perspective.

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