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Jean-Paul Philippot (RTBF) : "Toucher tous les publics et booster la créativité sont les deux marqueurs de nos ambitions pour 2022"

Samedi 29 Janvier 2022

Jean-Paul Philippot (RTBF) :

Au lendemain de la mise en ligne du tout nouveau site RTBF.be, Jean-Paul Philippot nous a conviés à un déjeuner de presse, en compagnie des DG des pôles médias et contenus - Xavier Huberland et Sandrine Roustan. L’occasion pour eux d’évoquer leur bilan 2021 et présenter leurs projets pour 2022. 

Morceaux choisis d’un entretien détendu avec l’Administrateur-Général de la RTBF, au 10ème étage du bâtiment Reyers, avec vue imprenable sur le chantier de Media Square, où se dessine le futur de la chaîne publique.

Votre nouveau site qui s’apparente très fort à celui d’un quotidien au niveau de l’info, a-t-il suscité des réactions des éditeurs de presse, comme ce fut le cas il y a quelques années ?

Ce n’est plus un site exclusivement dédié à l’info comme auparavant. On y trouve de tout, dès la page d’accueil et les premières propositions, que ce soit dans le domaine musical, culturel, sportif, ou celui des questions de société... Et non, nous n’avons pas eu de réactions. Je pense qu’il faut sortir de ce faux débat : nous sommes dans un marché qui a totalement convergé. Nous sommes concurrents, et cela n’a rien de grave, mais on ne peut pas être concurrent et revendiquer en même temps, quand cela vous paraît opportun, une sorte de privilège lié au fait que l’on est historiquement qualifié d’éditeur papier. Je plaide d’ailleurs pour que demain la régulation soit faite de manière homogène sur toutes les plateformes et tous les supports. Et que l’on arrête de vouloir réguler l’audiovisuel d’une façon et le print d’une autre.

Dans son bilan 2021, la RTBF revendique la place de numéro un en temps de vision digitale et 2,1 millions d’internautes par mois sur ses plateformes (+44%). Avec un reach de 57% sur la Gen Y, 50% sur les 35+, près de 42% sur les Gen Z et Alpha. Vous êtes également de plus en plus sur les réseaux sociaux : vos pages FB affichent 1,1 milliard de visions par an et déjà 100 millions sur TikTok. Par rapport aux réseaux sociaux, avez-vous pu mesurer si cela fait revenir les plus jeunes vers vos propres médias ?

Votre question en soulève d’autres, liées à nos missions. Le décret nous en assigne deux. La première est éditoriale, elle concerne l’information, l’ouverture, le divertissement ; elle est liée à des valeurs, de démocratie, de diversité, de création, de culture locale, etc. La seconde est une mission de distribution : nous devons nous adresser à toutes et à tous. Quand le législateur a écrit cela, il n’imaginait rien d’autre que la diffusion hertzienne en radio et en télévision. Et puis, il y a eu le grand saut dans le monde numérique, où il n’est plus question de fréquences, d’EPG, de must carry... On rentre dans une autre dimension.

J’en reviens à votre question. Ce qui nous importe, c’est deux choses. La première est effectivement de toucher ces jeunes. Le fait que nous les touchions via un programme sur TikTok ou via un débat dans QR sur La Une n’est qu’une modalité. L’essentiel est de les toucher. La deuxième chose, c’est tout le travail que mènent nos équipes : faire en sorte que le jeune enfant, l’adolescent, le jeune adulte, l’adulte puissent être tous confrontés aux différentes propositions de valeur de la RTBF, en fonction de l’évolution des leurs usages de consommation. Mais il faut commencer par associer information et RTBF, et cela, nous le faisons notamment sur TikTok.

Nous avons beaucoup hésité avant d’aller sur TikTok. Je ne cache pas que j’y étais d’abord opposé, eu égard à ce que cela véhicule comme valeurs, images, comportements qui ne rentrent pas dans notre charte... Mais voilà, il y a une réalité : les jeunes y sont, nous devons y être. Et nous y rencontrons de vrais succès.

Du reste, il y a un enjeu. Celui des élections de mai 2024, notamment les élections européennes. En Belgique les jeunes pourront voter pour celles-ci à partir de 16 ans. 700.000 jeunes voteront pour la première fois ! Quel pourcentage de ces primo-votants vont suivre un débat sur La Une ou sur La Première ? Disons, avec beaucoup d’optimisme, 10% ? Admettons. Mais nous devons aussi aller chercher les 90% restants - cela fait partie de notre mandat - et leur donner autre chose que ce qui circule comme rumeurs sur les réseaux sociaux, ou même comme communication, notamment la communication politique. Ce n’est pas un hasard s’il y a des débats au parlement pour limiter la communication politique en ligne : on l’a vu lors des dernières campagnes électorales, ce sont plutôt les partis extrémistes qui ont investi ce canal... Les jeunes formeront leurs choix d’électeurs au travers de cela, donc nous devons être sur ce genre de plateforme. Avec toute la difficulté que cela implique. La question de savoir si cela les ramènera chez nous vient après.

En même temps, ce n’est pas sur TikTok que vous allez pouvoir proposer un débat politique ?

Je ne pense pas que nous les intéresserons avec un débat politique. La formule de l’écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa m’interpelle beaucoup : « Il faut tout changer pour ne rien changer ». Il y a quelque part cette même nécessité pour nous. 

Évidemment que personne ne va regarder un débat sur TikTok. On ne nous demande pas de faire des débats, mais de donner des clés à des jeunes qui vont voter pour la première fois. Pour qu’ils posent un acte démocratique en pleine conscience. C’est cela notre challenge. A nous de trouver les formats, les moyens et les plateformes pour qu’ils fassent leur choix. 

Adresser tous les publics est plus qu’une ambition, c’est une détermination. Nous en avons beaucoup parlé dans le cadre de la réorganisation de l’entreprise. Ce sera une entreprise 360°, en focalisant ce 360° sur le multiplateformes : nous y sommes. Plus qu’une entreprise multiplateformes, la RTBF est devenue une entreprise 360° d’audiences. 

Il y a des angles morts, il y en aura toujours, des publics beaucoup plus compliqués à atteindre. Mais aujourd’hui, cette préoccupation de fournir une offre et d’accueillir tous les publics est omniprésente, et peut-être qu’en même temps une autre dimension s’impose à nous également : celle de l’interactivité, du dialogue. Une personnalisation qui ne se confond pas avec du push. Nous proposons des choses qui correspondent à la bulle d’intérêt de chacun, mais en entrant dans une forme de dialogue. 

C’est aussi le but de votre récent partenariat avec Keys j’imagine ?

C’est une manière d’aller un pas plus loin, en se disant que d’autres peuvent avoir une légitimité à éditorialiser nos contenus. Sur le plan intellectuel, cette démarche est une véritable évolution pour nous, et cela va encore s’amplifier. Cela passe par des contacts directs, physiques - quand Tarmac, en confinement, fait des DJ sessions chez les gens, c’est important - et cela se passe aussi au niveau numérique, avec des offres totalement immersives dans l’interactivité. Nous avons ici un studio de gaming par exemple, celles et ceux qui l’animent sont en interactivité avec l’audience, en direct et en permanence, pendant des heures.

Le document qui présente votre bilan 2021 accorde une large place à la création, et pour 2022, que vous qualifiez d’année du podcast, vous projetez d’en produire 200... Vous allez renforcer vos collaborations avec des créateurs externes ?

En effet, et c’est l’autre élément que je voulais souligner : ce boost d’ambition et de volonté créative. 200 podcasts natives, ce sont 200 projets créatifs, internes ou externes. Nous essayons d’être créatifs dans toutes les dimensions et pour tous les publics. Nous essayons également - et c’est peut-être l’un des acquis du Covid et du plan Restart - d’être très connectés avec nos partenaires. Que ce soit le podcast, que ce soit Keys, que ce soit les quatre semaines qui vont mettre la culture belge à l’honneur... La RTBF a-t-elle fait cela précédemment ? Non. Un autre média belge fait-il cela en 2022 ? Vous n’en trouverez pas. 

Il y a la volonté de nous connecter aux créateurs dans toutes les formes d’art et de création. Leur dire qu’ils sont ici chez eux. Ce sont les dividendes de Restart. Nous ne sommes plus dans une posture qui consiste à considérer tout ce qui ne vient pas de l’intérieur comme négligeable ou méprisable. 
Les séries belges nous ont montré la voie, mais à côté il y a toute la fiction web qui a été, de manière très agile, l’opportunité pour nous de découvrir des créateurs et des artistes d’un genre nouveau. Cela nous donne envie de travailler davantage avec eux. 

Et cela permet aussi de développer le marché...

Bien sûr ! Et à nouveau, on a l’a vu dans Restart. Nous avons lancé un programme à plus de 10 millions, qui ont été injectés dans la production indépendante. Le paradoxe, c’est que 2020, l’année où l’activité de production a été le plus freinée, voire interdite à certains moments, est celle où nous avons investi le plus d’argent au bénéfice de producteurs extérieurs. C’est notre rôle, politique, anticyclique : continuer et amplifier quand tout s’arrête.

Cette volonté d’avoir une proposition pour tous les publics et ce boost sur la créativité sont vraiment les deux marqueurs à la fois de notre bilan 2021 et de nos ambitions pour 2022. C’est une volonté éditoriale et de démonstration de notre spécificité d’opérateur public.

Toutes les organisations viennent de passer un stress test avec le Covid et nous présentons un bilan qui est le meilleur de ces 20 dernières années à la fois en termes d’audience et en termes de réalisation des objectifs : s’adresser à tous les publics, devenir plus numériques, plus interactifs. 

Aujourd’hui la RTBF est très intégrée, solide dans la manière dont elle exerce ses missions. Un groupe dont l’accessibilité et les richesses éditoriales numériques sont devenues considérables. Nous ajoutons tous les jours 140 heures de vidéo ou d’audio sur Auvio. Nous ne sommes pas un YouTube et nous le serons jamais, mais c’est le reflet d’un groupe et d’une équipe qui ont embrassé le défi de notre réorganisation, avec aujourd’hui des résultats qui sont durables dans toutes les dimensions.

Comment appréhendez-vous les développements attendus chez RTL ?

Le futur ne sera pas simple, avec les Gafam et un nouveau paysage médiatique francophone qui va créer de nouveaux champs de concurrence. Nous entrons dans une toute nouvelle ère, dont on ne connaît encore ni les contours ni les points de tension, mais nous sommes un groupe solide, avec une proposition singulière, conforme à son ADN et à ses missions. Nous disposons donc d’une très bonne base pour continuer. 

photo copyright PHOTONEWS 2020

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