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Karel Joos entretient le suspense avec "Boeie!"

Vendredi 17 Décembre 2021

Karel Joos entretient le suspense avec

La littérature professionnelle : pour certains, c’est leur petite douceur préférée après une journée de boulot, pour d’autres, la dose obligatoire d’huile de foie de morue pour tenir le coup toute la semaine. L’appétit qu’elle suscite ne dépend d’ailleurs pas toujours des préférences du lecteur, mais plutôt des compétences narratives de l’auteur. Dans "Boeie!", Karel Joos, qui vient d’être nommé à la tête de Denton Global Advisors Interel, explique comment les mettre en œuvre et les affûter. Ou comment écrire des histoires, aussi captivantes qu’utiles, pour toucher les décideurs politiques.

Avant de nous plonger dans l’intrigue, nous aimerions que nos lecteurs apprennent à mieux vous connaître, car votre parcours est atypique. Rien ne vous destinait à travailler dans le secteur des RP. Qu’est-ce qui vous y a amené ?

C’est une longue histoire. Pour faire bref, après ma formation à l’école des cadets, j’ai travaillé pour l’armée pendant treize ans, mais en 1997, j’ai renoncé à ma carrière militaire pour rejoindre le secteur privé. J’ai commencé comme consultant. Ensuite, l’expérience du lobbying acquise au cours de mes différentes missions m’a conduit à la politique, plus précisément au cabinet d’Yves Leterme. Lors du changement de pouvoir fédéral de 2008, je suis retourné dans le secteur des RP pour diriger, avec Baudouin Velge, les activités belges d’Interel. De par mon expérience, je me suis progressivement orienté vers les affaires publiques, et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Depuis lors, vous avez plusieurs ouvrages à votre actif… 

C’est vrai. Avant la parution de "Boeie!", j’avais déjà rédigé un manuel sur les affaires publiques pour Lannoo. Dès le début de ma carrière, j’ai commencé à réfléchir au rôle du storytelling dans la défense d’intérêts, car en Belgique, on sait très peu de choses sur la manière de convaincre et d’intéresser les gens pour qu’ils reçoivent positivement votre message et adhèrent à ce que vous leur racontez. 

En marketing, le storytelling est un concept familier, mais pas en lobbying. Vous ne convainquez pas avec des faits et des chiffres, ou en tout cas beaucoup moins que vous ne le pensez. Vous devez établir un lien entre émotion et logique, comme c’est le cas dans une fiction. C’est le message que je souhaite transmettre dans mon livre.

Expliquez-nous !

"Boeie!" commence par une introduction analytique sur le rôle des récits dans la gestion des parties prenantes : qui sont les protagonistes, qui sont les narrateurs?  Ce sont des politiciens, des décideurs et des activistes, mais aussi des entreprises. Ils tiennent chacun un discours différent dans la grande forêt des animaux au pays des fables. 

Puis j’explique brièvement ce qu’est réellement une histoire. Et ce qu’elle n’est pas. Pour ensuite dévoiler les techniques narratives que vous pouvez utiliser pour refléter la réalité sans mentir. Autrement dit : comment utiliser le pouvoir de la fiction pour attirer et conserver l’attention de votre public. 

Pour que ce soit clair, j’analyse pourquoi nous trouvons les films et les séries de fiction si captivants. Raconter des histoires, c’est ce qui fait de nous des humains. Des histoires narrées dans une grotte aux médias sociaux d’aujourd’hui où tout le monde s’improvise conteur, quelle que soit la taille du public. À chaque étape, je fais toujours le lien avec des récits d’entreprises, avec de nombreux exemples pour rendre le tout concret et tangible.

Le dernier chapitre est consacré aux alliés de l’ombre, j’entends par là les entreprises. Elles ne bénéficient généralement pas d’une image positive auprès de l’opinion publique, mais nous avons besoin d’elles. Le titre est un clin d’œil à une histoire du Rode Ridder ("le Chevalier rouge", BD néerlandaise, ndlr), et fait référence à des personnages qui apparaissent dans de nombreux récits et dont le statut moral est ambigu. Ce genre de personnage est très présent dans la fiction, Tony Soprano en étant l’exemple type.
 
Tony Soprano est de loin le meilleur personnage de fiction de tous les temps et David Chase est un génie. La série réunit toutes les qualités qu’une bonne fiction requiert pour marquer les esprits saison après saison, et parvenir au statut de monument. En tant que romancier, vous avez aussi quelques héros à votre actif. Comment diable parvenez-vous à combiner tout cela avec votre travail ?

On naît poète ou écrivain, je pense, même si pour certains, il faut trente ans, voire plus pour s’en rendre compte. Mais il faut aussi apprendre le métier, parce qu’écrire, comme le veut le cliché, c’est effectivement 10 % d’inspiration et 90 % de transpiration. Après dix ans de dur labeur, je sais plus ou moins comment faire. J’ai terminé mon troisième roman, il est entre les mains de mon éditeur. C’est en effet très difficile à combiner avec un job à temps plein. Ma vie est organisée comme celle d’un militaire (rires).

Où puisiez-vous l’inspiration ?

Tout d’abord, je m’inspire de ce que je vois dans ma vie de tous les jours. Votre regard d’écrivain vous fait voir les choses différemment. Le point de départ d’un récit de fiction, c’est toujours vous. Chaque livre est personnel, sans pour autant être autobiographique. Vous devez aussi toujours y introduire un "problème" – un conflit ou un obstacle – et des personnages qui ont un lien entre eux.

Je suis un grand fan de Nabokov et d’Elsschot. J’aime aussi beaucoup lire James Salter – un ancien militaire – : on sent une passion très européenne dans son écriture. Dans les prochaines années, cependant, je mettrai l’écriture de fiction en veilleuse, car à partir de décembre, je reprendrai la direction du cabinet belge de DGA Interel.

Quel sera, selon vous, le plus grand défi de l’histoire – indubitablement palpitante – de votre secteur ?

Le va-et-vient entre internalisation et externalisation semble s’effectuer par vagues. Dans le même temps, je constate à quel point les entreprises comprennent mal les médias, et la politique : il y a un fossé apparemment infranchissable entre eux. C’est la raison pour laquelle des gens comme moi existent : pour jeter des ponts. Reste évidemment une préoccupation constante, celle de savoir comment une entreprise ou une institution peut parvenir à ce que ses intérêts soient respectés, pris en compte et en considération. Cela nécessite de l’interactivité et de la coopération, pas un combat. Les gens qui voient les relations avec les médias et la défense d’intérêts uniquement comme une bagarre pour le plus gros morceau, ont tort. Je pense que les professionnels des affaires publiques sont des diplomates économiques. La diplomatie précède toujours la guerre, et nous devons veiller à toujours devancer cette guerre.

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