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Bon anniversaire de merde, par Bruno Liesse

Vendredi 12 Mars 2021

Bon anniversaire de merde, par Bruno Liesse

Je préfère les vendredis 12. J’ai un mauvais souvenir du vendredi 13 mars, l’impression qu’un truc pas normal se passait. Et depuis un an, la réalité dépasse la fiction. 

En fait, tout serait question de point de vue. Nous flottons entre les extrêmes depuis douze mois, lisant, voyant, entendant tout et son contraire. Techniquement, nous devrions être devenus fous. 

Tout cela avait débuté avec quelques drama queens déguisées en médecins, alors que dix-huit villes chinoises étaient déjà confinées. Restons calme. Certains pays fermaient tout, les autres allaient vous faire une immunité nationale en laissant tout ouvert. Rupture de stock de rouleaux de papier WC et de masques en huit jours : si tout le monde savait utiliser les premiers, à l’endroit comme à l’envers, on ne savait plus où trouver les seconds, ni ce qu’ils protégeaient ou comment les porter. On apprenait que plusieurs millions de FFP2 avaient été détruits, d’autres stocks tout neufs revendus à des pays démunis, et plusieurs commandes - aux Chinois bien sûr - non conformes. Mais restons calme. 

Puis, nous ne pouvions plus nous promener en dehors d’un rayon d’un kilomètre, mais bien aller au supermarché. Pendant que les Pays-Bas montraient des statistiques très bonnes en ayant, comme d’habitude, pas fait comme les autres. Théories complotistes, du coup : mais à qui profite le crime de notre enfermement ? A Bill Gates, c’est clair. Non, aux labos, déjà. Au Gouvernement, à la Police, aux douaniers qui n’en foutent plus une. A Sophie, et d’où sort-elle, déjà ? Ou à Greta et même Bart, qu’on n’entend plus et que c’est bizarre : eux qui causaient tant partout qu’on croyait qu’ils avaient des sosies. Ou à Donald, évidemment, qui n’a rien compris et qui sera le premier à fermer les voies aériennes. Déjà qu’il voulait construire des murs, voilà qu’il veut bloquer les frontières. Une guerre sans ennemis, mais une guerre sans amis.

Non, c’était la faute aux Chinois, qui n’ont pas su retenir les éprouvettes congelées du Docteur Mabuse Ying Cho. Vous avez raté James Bond en 2020 ? Faux, vous l’avez suivi en temps réel tous les jours, pendant le congé de Daniel Craig. Une stratégie pour redevenir les maîtres du monde, enfin, sachant que ce pays n’a jamais cessé de l’être : retournez le produit du jour que vous venez d’acheter par Amazon, c’est marqué dessus. Au milieu de l’Asie, coupable du désastre, et des Etats-Unis, premier bénéficiaire économique de la situation, l’Union Européenne. Qui compte plusieurs « centaines de milliers de projets » (d’après la note 32018R0848 lisible sur son site) dont quelques programmes pour le développement de la betterave mauve biologique. Mais rien contre une pandémie. Pas de plan, pas de programme, pas de projet. Mais restons calme. 

Et que je t’ouvre et je te ferme les douanes, dans un sens puis pas dans l’autre, et que je te mette un couvre-feu à 18h, 20h, 22h ou minuit, ce qui ne change rien puisque tu peux voir personne. Et que je t’ouvre les pistes de ski mais pas les tire-fesses. Et que je te fixe une quarantaine d’une semaine contre un virus qui incube le plus souvent une dizaine de jours. Et que je t’invente une bulle de un, très belge dont conflit avec beaux-parents et meilleurs amis garantis. La Belgique, territoire surréaliste où l’on a l’humour facile. « Il convient de faire des châteaux de sable assez grands sur la plage, pour garder la distance nécessaire. Le mieux serait plutôt de jouer au frisbee. » Dixit Van Laethem, qui nous avait déjà tant fait rire notamment avec ses dîners sans risque très Eyes Wide Shut. On nous a même suggéré d’éviter de prononcer les consommes P et B au profit « de la nasale M », moins postillonnante.

Je vous passe la saga des vaccins qui doit mathématiquement nous emmener jusqu’en 2026, et notre bon apprentissage des dites nouvelles technologies : le passage des vraies promenades moins marrantes en hiver à l’esport, des ados encore plus accros à leur smartphone – on ne pensait pas que ce fût possible – des achats encore plus lointains et moins chers, même si vous déclarez le contraire dans mes sondages, et les caisses en carton qui s’accumulent dans votre hall (la réception de l’agence étant fermée). Sans compter les innombrables réunions vidéo en série, maintenant que l’on maîtrise, sauf que la bande passante reste étroite comme les boulevards de Bruxelles passés à une seule piste vu les vélos qui finiront bien par se montrer un jour, selon les Ecolos. 

Dans les extrêmes, on trouve d’un côté celles et ceux qui veulent à tous prix revenir au boulot, ils hantent d’ailleurs les bureaux vides comme un dimanche matin, une autorisation en poche pour une descente de police éventuelle et si justifiée, cherchant d’autres zombies pour prendre un café masqué. D’un autre côté, les travailleurs qui ont véritablement fusionné avec leur sofa ou réinstallé leur intérieur business entre le chat, le catering, le conjoint éventuel et le wifi. 

Que la résilience soit la plus longue possible : les bouchons, les heures fixes, les toilettes pas propres et la tête du voisin de plateau, on n’en veut plus. Une nouvelle question surgit : quand on ouvrira en grand les cages dans lesquelles nous nous sommes enfermés avec plus ou moins de bonheur selon les cas, comment nous réadapter à ce monde d’avant ? Va-t-on de nouveau s’embrasser, prononcer les F et perdre du temps dans les discussions de couloirs, arriver en retard aux réunions, prendre un afterwork, rester trois heures à table et téléphoner à sa mère dans les bouchons ? Oui. Restons calme. 

En mai, fais ce qu’il te plaît. Et encore un bon anniversaire de merde.