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CREATIONS

New World Order Showcase, par Frederik Braem (Creative Services Director, Brightfish)

Mardi 23 Juin 2020

New World Order Showcase, par Frederik Braem (Creative Services Director, Brightfish)

Day 3. Les rues voisines de mon hôtel restent désertes pendant toute la journée. Cannes 2020 se déroule dans le Palais et alentour (et aussi en ligne, pour sauver les apparences). Il y a si peu de monde que le Gutter Bar est redevenu un bar normal, où les clients peuvent siroter un gin-tonic dans un vrai verre. 
 
Je me suis réveillé trop tard, et c’est donc en toute hâte que je me rends au Palais. En chemin, je m’incline, comme le veut la nouvelle coutume, devant la statue de Saint-Droga et m’empare d’un exemplaire du Cannes Lions Daily, cette année relié en cuir et avec un échantillon de parfum toutes les deux pages. 
 
Embaumant comme une boutique d’ICI PARIS XL, je me présente à l’entrée du Palais, donne la poignée de main secrète au premier poste de garde et permets de nouveau à René de me fouiller pour voir si je ne cache pas du matériel photographique ou des armes sur moi. 
 
Il fallait s’y attendre : les marches qui mènent au Jeff Bezos Theatre sont bondées. Le regard rivé sur le sol, je dépasse des hordes de créatifs qui trépignent d’impatience pour assister à un showreel d’une heure et demie compilant les meilleures campagnes des meilleurs réalisateurs de tous les temps. Personnellement, je suis surtout curieux d’entendre l’introduction de Kate Stanners. Espérons que, cette année, son speech sera moins improvisé que d’habitude.
 
Pas un seul participant au festival ne semble manquer à l’appel, car de l’endroit où je me trouve dans la file, je peux voir l’entrée des artistes du Palais. J’observe comment un camion transporte à l’intérieur de l’édifice une statue gigantesque du leader spirituel des Cannes Lions, Phil Thomas, en costume de tweed et chapeau melon. Je me demande quel séminaire va être égayé par cette singulière apparition, mais peut-être que cela s’inscrit dans les préparatifs de la grande fête de clôture prévue pour vendredi. A en croire les rumeurs qui circulent, elle devrait avoir lieu sur les dos (spécialement meublés à cet effet) d’un banc de vraies baleines, par analogie avec la campagne Old Spice d’il y a quelques années. 
 
La file s’ébranle et, bien vite, je distingue les portes du President Bezos Theatre. Je constate aussi que tout le monde doit remettre son smartphone avant d’entrer. Tiens, c’est nouveau ! D’accord, ce n’est pas la première chose "insolite" dont je suis témoin. Autre nouveauté : tout le monde doit tendre le bras pour se faire coller dessus une étrange petite lampe clignotante. Et elle ne clignote pas chez tous à la même vitesse. Bon, je me souviens d’avoir été accueilli un jour à l’entrée du Showcase par des hôtesses en tenues d’infirmières (c’était l’année de l’invention du Big Data, quand nous étions tous persuadés que ce serait encore la seule chose qui compterait désormais. Nous nous fourrions le doigt dans l’œil…). 
 
Je remets mon smartphone et me fais poser la lampe clignotante. Je ressens une petite piqûre, mais ne pose pas vraiment de questions. Tout l’auditorium est un océan de lumières qui clignotent de façon chaotique, sans que personne ne sache pourquoi. 
 
Celles de la salle s’éteignent et Kate Stanners entre en scène, flanquée des "Hommes de Clow", une sorte de boys band créatif où seule la crème de la crème est admise. Ensuite, Droga en personne prend la parole, mais j’avoue que j’ai un peu de mal à suivre parce que tout devient flou dans ma tête. Je soupçonne les lampes de faire plus que simplement clignoter. Il parle d’un retour aux basiques, de la créativité pour la créativité. Je me souviens d’avoir vu Sir John Hegarty opiner vivement de la tête et faire presque exploser d’enthousiasme son costume moulant et branché. 
 
Droga révèle sans ambages qu’il ne vise rien de moins que l’hégémonie mondiale. Quelle autre ambition un homme possédant chez lui un authentique Picasso pourrait-il encore bien avoir ? Pour lui, toutes ces lampes qui clignotent de façon aléatoire symbolisent l’indivision du monde créatif. Il nous faut œuvrer tous ensemble à l’unité, au synchronisme, à la poursuite d’une fin plus noble. C’est pourquoi il nous convie cette année à regarder un "New World Order Showcase". L’objectif est de tous nous conditionner, dans le style d’Orange mécanique, pour nous faire adhérer avec ferveur à sa future présidence mondiale. 
 
Alors que le discours de Droga se déploie en un crescendo irrépressible, j’aperçois dans la salle des groupes de lampes qui se mettent à clignoter à l’unisson. 
 
Si je ne garde qu’un souvenir très vague du showreel, je me rappelle en revanche que, lorsque les lumières se sont rallumées au bout d’une heure et demie, tout l’auditorium clignotait au rythme des vagues de la Méditerranée. A la sortie, on nous a enlevé nos lampes et collé à la place un sparadrap portant le logo SAWA qui faisait aussi office de bon pour un rosé gratuit au bar. Dans un verre, un vrai.
  
A suivre.

(Voir ici le Day 1 et le Day 2 de Frederik Braem)

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