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CREATIONS

Not my Cannes, par Frederik Braem (Creative Services Director, Brightfish)

Vendredi 19 Juin 2020

Not my Cannes, par Frederik Braem (Creative Services Director, Brightfish)

Les rideaux de ma chambre d’hôtel bas de gamme ont perdu leur combat avec la lumière crue du matin. La pièce aux murs blancs est aussi lumineuse que l’idée d’une campagne primée aux Lions. Je me lave en vitesse et engloutis un croissant avant de me précipiter vers le Palais. Je ne comprends pas très bien comment j’ai pu me retrouver ici. Ils avaient quand même annulé les Cannes Lions, non ? Et pourtant, je suis là. Mon pass pour le festival est sur le bureau de ma chambre. En or massif, avec mon nom mal orthographié et une photo de moi en beaucoup plus jeune.

Je descends en vitesse : personne dans l’ascenseur ni dans le hall, même les rues sont désertes. Tous les restaurants qui bordent les petites rues pavées sinueuses sont fermés. Pas un touriste à l’horizon. Je passe devant la statue de David Droga inaugurée dernièrement. Un sans-abri drapé dans un drapeau australien a trouvé refuge sous le corps imposant du cheval, monté par l’Australien de bronze dont le visage altier est tourné vers la Méditerranée. Saint Droga de Cannes.

Quelques centaines de mètres plus loin, le Palais surgit au-dessus des palmiers. La façade baigne dans une lueur chaude, reflet du tapis en or massif qui accueille le gratin du monde publicitaire. Je ne suis pas à ma place ici. A part deux brevets de natation et une coupe argentée pour le "meilleur dessin" - personne n’avait pris la peine de retirer le mini-footballeur du couvercle - je n’ai aucun prix à mon palmarès. Je me fais la réflexion qu’on peut me coincer à tout moment.
 
Après avoir passé quatre contrôles, dont une fouille corporelle par un Français à l’air maussade et aux doigts épais, je me rends compte que je ne reconnais pas le Palais. Où sont les affiches accrochées de travers ? Et le mur d’hebdomadaires sponsorisés qu’un collaborateur des Lions jette tous les jours en soupirant avec le papier usagé ? Sans oublier les sympathiques dames du stand d’information qui se concertent pendant trois minutes avant de répondre en chœur à la question "Excusez-moi, où sont les toilettes, s’il vous plaît ?"
 
Je suis devant un Palais littéralement de marbre. Tout y est : un climatiseur qui fonctionne, le parfum de la citronnelle mélangé à l’odeur de l’argent neuf et de lotions d’après-rasage hors de prix. Il y a même le Wi-Fi.
 
Le Palais brille de mille feux, tout comme les personnes qui gravissent les marches avec moi. Des hommes à la raie impeccable et à la barbe bien taillée arborent des polos blancs et des tongs qui coûtent plus cher que mon téléphone portable. Un Américain ivre - il est 9h du matin - me bouscule et me présente ses excuses en une seule langue (c’est bien un Américain !). Il me tend son goodiebag pour réparer son impair. Dedans : un iPhone 13, une boîte de pilules à l’effigie de Sir John Hegarty et un t-shirt de taille medium, du genre de ceux dont on sait d’avance qu’ils seront trop étroits même si c’est notre taille. Je le remercie poliment et jette un œil sur le programme. Rien à voir avec ce qu’on peut suivre en ligne.

A 10h, Salle Lumière, Jeff Bezos interviewe Freddie Mercury. Ensuite une présentation de Tencent que j’ai déjà vue quatre fois et, à midi, une séance déjeuner avec Scott Galloway, venu expliquer pourquoi tout ce qu’il a dit sur les Big Four, c’était pour rire.

Je cale mon crayon derrière l’oreille et je me dirige vers mon premier séminaire. Une femme mystérieuse me remet des lunettes de RV. Les lumières de l’auditorium baissent d’intensité. Mark Zuckerberg entre en scène sous les applaudissements nourris du public. Quand il prend la parole, nous sommes tous plongés dans le noir.

A suivre.

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