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Brain Pills : "Alexandria", par Quentin Jardon

Mercredi 22 Avril 2020

Brain Pills :

Et si l'on essayait de se raccrocher aux livres ? Voici nos Brain Pills, des conseils de lecture censés stimuler et entretenir vos cellules grises pendant et pour après la crise. Aujourd’hui sur notre table de chevet : "Alexandria" de Quentin Jardon, paru chez Gallimard.

L’auteur 

Après des études de journalisme à l’UCL, Quentin Jardon débute en 2013 comme journaliste freelance au Soir, pour passer ensuite chez Trends-Tendances et 24h01 qu’il dirige pendant quatre ans comme Rédacteur en Chef. 

En 2017, il co-fonde le magazine politique Wilfried, dont il est aujourd’hui Rédacteur en Chef adjoint. Il donne également des cours en écriture narrative. 
"Alexandria" est son premier livre ; il en prépare un second, un roman contemporain qu’il aimerait terminer au cours de cette année.

Le livre 

Dans "Alexandria", le jeune journaliste mène l’enquête sur le Belge Robert Cailliau, considéré comme le co-inventeur du World Wide Web avec le Britannique Tim Berners-Lee. 

Quentin Jardon : « J’ai travaillé longuement sur ce projet. Le flou sur le rôle exact de notre compatriote dans le développement du World Wide Web m’intriguait. Et je trouvais cela étonnant que cet homme soit si peu connu. J’ai donc fait des fouilles et puis j’ai essayé de le contacter à maintes reprises, d’abord en vain, parce qu’il ne donnait plus d’interviews depuis une demi-décennie. A force, il a accepté. Notre rencontre a lieu à Genève, endroit hautement symbolique, parce que c’est là que le Web a été inventé. »

Pour rappel, le World Wide Web est né il y a 30 ans à peine, 20 ans après l’invention de l’Internet, le système technologique qui supporte la grande toile. Le Web étant pour l’Internet à l’époque ce que sont les applications pour le mobile aujourd'hui... Dès 1990, Robert Cailliau et Tim Berners-Lee planchent sur la création d’un système d'informations partagé, porté par le rêve d'un monde où le savoir serait accessible à et enrichi par tous. Leur invention aura un impact comparable à la dernière révolution industrielle, non seulement sur l’économie et la communication, mais aussi sur notre vision et perception du monde.

L’ouvrage retrace les premières années du Web tout en formulant des remarques critiques sur l’évolution de ce monde virtuel. En même temps, il raconte l’enquête de l’auteur et ses tentatives de rencontrer Cailliau. Il se lit comme un roman, sans toutefois vulgariser la matière, en relatant la vie de Cailliau, ainsi que les abus et les excès dont a été victime la Toile au fil du temps. « Il n’y a plus aujourd’hui cette notion de vagabondage sur le Web libre, comme à ses débuts. Il faudrait le sauver des grandes puissances. »

Quant au titre, il fait référence bien sûr à la célèbre bibliothèque de la ville égyptienne éponyme, considérée pendant des siècles comme le centre et le haut-lieu de tout le savoir humain, disparu au 4ième siècle et reconstruit aux débuts des années 2000. Aujourd’hui, dans la nouvelle Bibliotheca Alexandrina, se trouve un énorme serveur qui conserve une copie de l’Internet Archive - sorte d’encyclopédie universelle de tout ce qui se fait sur le Web - actualisée en permanence. 

En même temps le titre fait allusion à un dossier éponyme que Robert Cailliau avait soumis au président de la CE de l'époque, Jacques Delors, dans lequel il secouait l'Europe pour qu'elle investisse dans le Web, avant que les USA ne dominent complètement ce nouveau marché. En vain : personne n'a pris la peine de lire son dossier.

Pourquoi le lire maintenant 

Souvent décrit comme la dernière utopie du 20ième siècle, le WWW a non seulement connu une apogée fulgurante qui a laissé une empreinte indélébile sur notre monde, mais a aussi été à la base de bon nombre de disruptions dans la quasi-intégralité des composantes de notre vie et de notre société.

Le confinement dans lequel nous a plongés la crise sanitaire provoquée par le Covid-19, serait impensable et impossible sans les possibilités offertes par le Web. Au-delà des nombreuses applications technologiques qui seraient inexistantes, notre vision et notre vécu seraient fondamentalement différents. Il est donc important de comprendre les rêves et la philosophie des fondateurs. 

Extrait

« Après quelques jours de recherches, j’ai réussi à obtenir son numéro de téléphone. Pas portable, mais fixe, car le cofondateur présumé du Web a "éteint" l’engin qui vivait dans sa poche, comme il l’écrit sur son blog. Je m’étais calé dans le fauteuil de mon salon, prêt à jouer mon enquête sur un coup de fil. La conversation a duré quarante secondes. Quand j’ai prononcé le mot "journaliste", je l’ai deviné contenir un soupir d’exaspération, peut-être lui aussi enfoncé dans son canapé, à huit cents kilomètres de Bruxelles, je me suis figuré son visage jovial s’assombrir, ses épais sourcils baisser la garde, je l’ai vu lever les yeux au ciel ou se les frotter nonchalamment derrière ses lunettes grandes comme des fenêtres lorsqu’il m’a répondu, sur un ton qui m’invitait poliment à ne pas insister, qu’il avait décliné des dizaines de propositions en cinq ans : pas de raison qu’il me dise oui à moi. 
J’ai songé à cette citation de Marc-Aurèle que Robert a visiblement fait sienne : "Être semblable au promontoire contre lequel se brisent continuellement les flots". 

Ainsi commençait la longue traque d’un ingénieur insaisissable, une figure oubliée que j’aurai le sentiment de connaître intimement à force de visionner ses conférences du passé, lire ses témoignages, rencontrer ses proches, réveiller des voix qui n’avaient plus parlé depuis longtemps - et tenter pas à pas d’amadouer le vieil homme du pays de Gex, comme on apprivoise une bête farouche en s’approchant prudemment de sa tanière. »

crédit photo : (c) Francesca Mantovani (Gallimard)

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